Les LIP
Les LIP

Les LIP, l'imagination au pouvoir











Cahiers du cinéma

mars 2007



Devenir apôtre


C’est parce qu’il revendique le plus radical et le moins impartial des points de vue que Les LIP, l’imagination au pouvoir échappe au lot commun de la production documentaire. Refus d’instruire à charge et à décharge, maîtrise des choix hagiographiques : l’accouchement de l’une des grandes utopies ouvrières françaises du XXe siècle devient modèle de l’entreprise cinématographique.

Humble et ultime film d’entreprise, donc où pointe, à travers l’aventure singulière des horlogers de Besançon - qui, il y a plus de trente ans, firent un temps échec à leur extermination sociale planifiée - une obsession déjà perçue dans l’unique incursion fictionnelle de Christian Rouaud.

Le sujet, court tourné en 1998, interrogeait la capacité du portrait filmique à faire coprs avec son sujet. Si la ficion disait alors l’echec, le documentaire parvient aujourdh’ui à recréer l’un en respectant le multiple.

Et pas seulement parce que la polyphonie des témoignages et le refus du off miment une audace autogestionnaire jadis broyée par l’attitude revancharde des grands patrons et des politiciens de la France néogiscardienne : "il faut les punir. Qu’ils soient chômeurs et qu’il le restent." Rouaud n’a semble-t-il pas cherché à abriter dans les même cadres les acteurs qu’il sollicite. Manière de signifier que les luttes sont révolues ? Pas vraiment.

Ainsi que le suggère la clausule provocatrice - "ça peut resservir ! -, le film se refuse à la facilité de beugler à notre temps la complainte du militantisme défunt. Tissage plus subtil, le montage entrecroise les voix des protagonistes dont les propos se complètent et tendent à un chevauchement presque langien.

Car chacun interprète sa propre partition. Si l’histoire et l’esprit sont à peu près identiques, le spectateur fait jouer les infimes distorsions que proposent les changements de point de vue. C’est le cas, souvent quand les témoignages féminins révèlent un envers du décor au moins aussi palpitant que son endroit.

Un tel principe de gauchissement - glissement sémantique admis - vaut aussi pour le rapport de l’image et du son. Ainsi la séquence quasi finale où la voix de Claude Neuschwander, patron progressiste, est montée sur les plans de Charles Piaget, héros en solex du rêve collectif.

Ou encore l’évocation du document qui, arraché aux liquidateurs hypocrites, mit le feu aux poudres. Dans le souvenir des mutins, les verbes larguer et élaguer, qui décident de l’éviction abrupte de 480 ouvriers, surgissent pour symboliser le scandale. Le banc-titre révèle pourtant une autre violence, puisque l’un des mots initialement employés était dégager. Loin de donner prise à un révisionnisme, la discordance des souvenirs cautionne leur véracité. L’euphémisme, n’exhibant que sa pudeur, ne saurait mentir.


C’est donc aux antipodes d’un historicisme momifiant que le dispositif brasse la question du devenir. importent alors les moments de glissements où se prennent, rarement unanimes d’emblée, les décisions les plus significatives. Crucial l’instant ou les LIP, qui viennent de libérer les administrateurs qu’il avaient séquestrés, choisissent de s’approprier les montres.

Essentiel, le doute qui saisi les premiers réembauchés au moment de leur retour victorieux. Exemplaire, l’étonnement dubitatif du cadre amené ) faire visiter l’usine à des cars de pèlerins revenus de Lourdes. Et capital, aujourd’hui, le bras d’honneur qu’adresse Neuschwander au patronat qui l’a jadis trahi...

Comme si importait d’abord l’entrée en transgression, comme on entre en église, de ceux qui combattent la résignation. S’actualise de fait, durant tout le film, un modèle religieux qui se pare de valeurs résistantes afin d’opposer au pouvoir une cohorte modeste de saint laïcs, d’horlogers crucifiés et de prêtres complices. LIP pour l’eternité, en somme.


Thierry Méranger
Les Cahiers du Cinéma - mars 2007

Positif,
mars 2007


LIP. Jamais trois petites lettres n’avaient eu un tel impact sur la société française. Trois petites lettres qui, à elles seules, résument le fossé entre la France des années 1970 et celle des années 2000.


Les faits : en 1973, des salariés des usines horlogères LIP de Besançon s’emparent de leur outil de travail et fondent un modèle coopératif basé sur un slogan devenu célèbre : "C’est possible : on fabrique, on vend, on se paie." Cette unique incarnation des idées de Mai 68, qui va durer plus d’une décennie, est avant tout une histoire humaine. Ecoutés avec attention et respect, les acteurs de la lutte témoignent de cette épopée, de leurs engagements et de ses répercussions dans leurs vies privées. Dans un premier temps, si la forme apparemment convenue de la réalisation ne laisse pas présager de surprise, la force des récits de l’émotion toujours vive de huit d’entre eux, plus de trente ans après, nous entraînent dans un lyrisme inattendu.

Syndicaliste, prêtre ouvrier, ouvrière ou patron moderniste, la parole de chacun est respectée. Tous sont d’admirables conteurs, passionnés, révoltés, déçus parfois, mais jamais aigris, porteurs d’une mémoire qui les anime aujourd’hui encore d’une authentique ferveur. Le verbe peut s’installer dans le temps (le film dure près de 2 heures), donnant à entendre une histoire collective qui, loin d’être dogmatique laisse sourdre une humanité.

Vincent Thabourey
Positif - Mars 2007



Politis
Par Ingrid Merckx
jeudi 22 mars 2007


Dans son film, Les LIP, l’imagination au pouvoir, Christian Rouaud reconstitue une grande conversation entre les différentes figures qui ont marqué cette affaire, toujours exemplaire trente ans après.

Cet hiver, au plus fort de la crise que Politis a traversée, certains lecteurs déclaraient : « Ça me rappelle LIP.. », ou « C’est un peu LIP, votre histoire ». Et il est vrai que tous ceux qui passaient un coup de fil, envoyaient une lettre ou poussaient la porte du journal en bredouillant : « Ben, normal : solidarité ! » n’étaient pas sans rappeler les foules ­ ouvriers, étudiants, vacanciers ­ qui se (...)


L'accès au texte complet de ce document est restreint.
Veuillez cliquer ici afin de vous connecter, merci.