Honor de Cavalleria
Honor de Cavalleria

Honor de Cavalleria


Un vieux maigre,
un jeune gros,
un cheval et un
âne blancs









En mai 2006, dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, nous avons découvert un grand film réjouissant, désarçonnant certes, mais drôle, émouvant, humaniste, poétique, désespéré et optimiste… Honor de Cavalleria, premier long métrage d’un inconnu, Albert Serra.



« Albert Serra, jeune homme dont on ne sait rien, sinon qu'il est parti avec un vieux maigre, un jeune gros, un cheval et un âne blancs, à la recherche du Don Quichotte de Cervantès, et en est revenu avec l'inspiration » écrivait Antoine de Baecque dans le ciné.blog de Libération. Il ajoutait un peu plus loin : « Je n'ai pas ressenti de choc comme cela depuis la vision du Japon de Carlos Reygadas ou du Blissfully Yours d'Apichatpong Weerasethakul ». Nous sommes d’accord. Nous y ajouterons A l’ouest des rails de Wang Bing : en commun, l’outil de prise de vue, la précarité et la simplicité des conditions de tournage, auxquelles répondent la simplicité et l’invention de ces deux jeunes réalisateurs.

Sélectionné depuis dans de nombreux festivals (dont Premiers Plans à Angers qui le proposait hors compétition dimanche 21 janvier), ce film est sorti en salles le 15 mars 2007. Il a été distribué contre vents et marées par le distributeur nantais Capricci films
.





premier long métrage de Albert Serra
Espagne – 2006 – 1H50 – 35 mm
avec Lluís Carbó, Lluís Serrat, Glynn Bruce
Capricci films – 14 mars 2007


Cannes 2006 – Sélection de la Quinzaine des réalisateurs
Entrevues 2006 - Belfort : Grand prix du long-métrage de fiction
et le prix d’interpétation pour Lluís Carbó, Lluís Serrat – Vienne 2006 : prix Fipresci
Turin 2006 : Grand prix ; également sélectionné à Premiers Plans Angers 2006 (HC),
Honk Kong, Rotterdam, Mar de Plata…
GNCR > édition d’un document 4 pages pour ce film
soutien de l'ACID, de l'ACRIF, de l'ACOR


Voir aussi la transcription
des épisodes 1 et 2 (Saison I)
de la série Le raisonnement de l'action
– entretien de l'ACOR


Episode I - Honor de Cavalleria, janvier 2007 à Angers
dans le cadre de Premiers Plans.





Episode 2 - Question(s) critique(s) juin 2007 à Mont-Saint-Aignan
en collaboration avec Grand Ecran et le cinéma Ariel.
(lien inactif : encore en cours de transcription)

Libération
(extraits)



Et si ce film magnétique
était plutôt le rêve de Quichotte
et de Sancho
que le projet impossible
d’adapter Cervantès ?


Serait-ce le film, qu’en toute honte, on a failli rater ? Se présentant avec grande austérité, cent-dix minutes presque muettes dans quelque campagne de la province catalane de Gérone. Honor de Cavalleria d’Albert Serra avait tout, a priori, pour rebuter le festivalier dont la bougeotte (courage, fuyons !) est devenue au fil des jours le mouvement naturel. Or, à peine installé devant le film, c’est exactement le contraire qui se passe.

L’agitation cesse et c’est le mouvement même du cinéma qui nous gagne et nous emporte. Adapté de Don Quijote de la Mancha de Cervantès, le film est une leçon d’inspiration, avec sa façon de puiser à la substance même du roman son infra-monde et son essence. Sans Dulcinée ni aucun mouvement à l’horizon, le minimum de costumes et d’accessoires suffisant à la citation d’époque, éludant tout ce qui relèverait de l’épique, l’image règle sa cadence sur le pas tranquille des marcheurs, suit des yeux la déambulation du vieux Quichotte et du gros Sancho pansu.

[…]

A l’écoute de ce savoir-vivre, il y a une sorte d’apaisement à l’œuvre, une quiétude faite d’amitié simple qui se passe presque de commentaire, mais aussi un désenchantement moral, tout aussi d’actualité : « Tu n’as pas connu l’âge d’or », dit Quichotte à Sancho. Mais rien n’indique que ce regret soit une nostalgie. Et si ce film magnétique était plutôt le rêve de Quichotte et de Sancho que le projet impossible d’adapter Cervantès ? Il y a en effet ces nombreux plans où, allongés sur le sol, adossés à la croûte terrestre, le toit du ciel au-dessus de leurs têtes, Quichotte et Sancho somnolent. L’image littéralement fantasque est alors l’émanation de leurs pensées, le brouillard de leurs chimères où ils semblent eux-mêmes tituber comme des enfants aveugles.

Comme tout bon film, on songe avec eux à autre chose : à la peinture, puisque les ciels sont comme chez Turner ou Poussin, mais aussi et surtout à la poésie. […] Et voilà Quichotte debout dans l’espace, entre shaman sioux et réincarnation en armure anachronique du fou de Dieu d’Aguirre, les bras tendus comme pour embrasser toute la beauté du monde en une sorte d’incarnation muette de tout son corps bandé, mutant soudain en un cri idéalement proféré en italien : « Andiamo ! », dit Quichotte.

Allons-y en effet, suivons ce guetteur dans sa façon de voir les choses, et voyons surtout que, de toutes les machines de l’univers (eau, terre, vent, feu), ce « vieux fou » est comme le préposé. Et le geste est sublime quand la main de Quichotte caresse les nuages, son doigt pointant une trouée dorée dans le ciel au soleil couchant. « Regarde ! », dit Quichotte à l’ami Sancho. On regarde et on voit. Que le cinéma devrait toujours être comme ça, dans l’extase à presque s’évanouir. Et qu’à cette condition, il fait bon y vivre.

Gérard Lefort – Libération
mai 2006

L'Humanité
(extraits)

Quelle peut-être l’intimité
de ces deux hommes

quand ils ne jouent pas
leur propre rôle ?




Entièrement tourné en décors naturels, avec la présence singulière de deux acteurs non professionnels, Honor de Cavalleria est une libre adaptation des aventures de l’ingénieux Hidalgo de la Mancha des plus surprenantes. L’homme à la triste figure (Lluis Carbo), flanqué de son célèbre écuyer Sancho Panza (Lluis Serra), promène sa silhouette dans un halo crépusculaire propre à la nuit américaine. Ils avancent, s’arrêtent, repartent, s’arrêtent à nouveau dans une économie de gestes et de mots qui confère au film une musicalité hypnotique. Albert Serra, dont c’est le premier long-métrage, ne s’est pas engouffré dans le piège de la reconstitution. Il choisit de montrer ce que Cervantès n’écrit pas. Quelle peut-être l’intimité de ces deux hommes quand ils ne jouent pas leur propre rôle ? Le Sancho de Cervantès, bavard, gaffeur, est ici un personnage mutique. Quant au Quichotte du film, jamais il n’a été aussi proche du celui imaginé par son auteur, fatigué, usé, mystique. Honor de Cavalleria est un objet cinématographique étrange et fascinant, une aventure qui ne manque pas de panache.

Marie-José Sirach – l’Humanité